Dossier géopolitique • Club CEDEAO • Avril 2026
CEDEAO vs AES :
vers une réconciliation possible ?
Du clash de janvier 2025 à la table de Lomé — le feuilleton diplomatique le plus suivi d'Afrique de l'Ouest
Il y a quinze mois, ils claquaient la porte. Aujourd'hui, ils se retrouvent autour d'une table à Lomé. Le Mali, le Burkina Faso et le Niger — les trois pays de l'AES — ont rencontré le 17 avril 2026 le négociateur en chef de la CEDEAO, Lansana Kouyaté, dans ce qui constitue le premier contact diplomatique formel depuis la rupture officielle du 29 janvier 2025. La réconciliation est-elle possible ? À quel prix ? Et que veulent vraiment les deux parties ?
Section I — Le contexte
Une rupture historique, un dialogue qui résiste
Le 29 janvier 2025 restera dans l'histoire de l'Afrique de l'Ouest comme une date de fracture. Ce jour-là, pour la première fois depuis la création de la CEDEAO en 1975, trois États membres — le Burkina Faso, le Mali et le Niger — quittent officiellement l'organisation régionale. Cinquante ans de construction commune s'effritent en une déclaration conjointe diffusée sur les télévisions nationales. L'Alliance des États du Sahel (AES) est née. Le « Sahelexit » est consommé.
Et pourtant. Malgré la rhétorique de rupture totale portée par les autorités militaires de Ouagadougou, Bamako et Niamey, la réalité des interdépendances économiques, humaines et sécuritaires est plus forte que les discours. Des millions de citoyens des pays de l'AES continuent de circuler dans l'espace CEDEAO avec leurs passeports communautaires. Le commerce transfrontalier n'a jamais cessé. La menace jihadiste, elle, ne connaît pas de frontières institutionnelles. C'est cette réalité obstinée qui a obligé les deux camps à rester en contact — même discret, même fragile.
La nomination le 29 mars 2026 de Lansana Kouyaté comme négociateur en chef de la CEDEAO, suivie de la réunion de Lomé du 17 avril 2026, marque une nouvelle phase dans ce feuilleton diplomatique hors du commun. Pour comprendre où en sont les deux parties et ce qui est vraiment négociable, il faut d'abord retracer le chemin parcouru depuis la rupture.
Section II — La chronologie
15 mois de rupture et de dialogue : le feuilleton mois par mois
Le général Abdourahamane Tiani renverse le président Mohamed Bazoum. La CEDEAO menace d'intervenir militairement. Le Mali et le Burkina Faso soutiennent Niamey. L'AES naît comme alliance de défense mutuelle le 16 septembre 2023.
RuptureLes trois pays annoncent conjointement leur retrait de la CEDEAO dans des déclarations simultanées sur leurs télévisions nationales. L'organisation rejette la décision, invoquant un préavis d'un an obligatoire selon ses statuts.
RuptureIbrahim Traoré, Assimi Goïta et Abdourahamane Tiani signent le traité de confédération. L'AES devient une organisation permanente avec passeport commun et objectif d'union économique et monétaire.
Consolidation AESLe président sénégalais Bassirou Diomaye Faye tente une médiation. Les dirigeants de l'AES restent campés sur leurs positions. Aucun résultat concret.
ÉchecLe sommet de la CEDEAO accorde 6 mois supplémentaires de transition. Le 22 décembre, le Mali, le Niger et le Burkina Faso rejettent formellement ce délai. La sortie sera effective au 29 janvier 2025.
RupturePour la première fois en 50 ans, des membres quittent simultanément la CEDEAO. Les passeports AES sont lancés. La CEDEAO maintient ses portes ouvertes et confirme la libre circulation des citoyens sahéliens dans son espace.
Rupture officielleEn marge du cinquantenaire de la CEDEAO, les deux blocs conviennent de coopérer dans la lutte contre le terrorisme et de sauvegarder les acquis de l'intégration régionale. Premier signal d'une possible coexistence.
Dialogue timideLe nouveau président ghanéen John Dramani Mahama effectue une tournée dans les pays de l'AES et nomme un envoyé spécial. Il reconnaît officiellement que le retrait est définitif, changeant le rapport de forces dans les négociations.
InflexionLa période de transition de 6 mois expire. Les 135 agents de la CEDEAO originaires des pays de l'AES quittent progressivement leurs postes. Les questions financières (contributions dues) et institutionnelles restent non résolues.
Séparation formelleLes chefs d'État réaffirment leur détermination à maintenir le dialogue et accélérer l'intégration. La CEDEAO mandate son président en exercice Julius Maada Bio pour nommer un négociateur en chef.
Mandat donnéL'ancien Premier ministre guinéen et ex-secrétaire exécutif de la CEDEAO est officiellement désigné. Mission de 3 mois renouvelables. Objectif : soit un retour de l'AES dans la CEDEAO, soit une séparation négociée et ordonnée.
TournantEn marge de la Stratégie Togo-Sahel organisée par le ministre togolais Robert Dussey, les Ministres des Affaires Etrangères du Mali (Abdoulaye Diop), du Niger (Bakary Yaou Sangaré) et du Burkina Faso (Karamoko Jean Marie Traoré) rencontrent Kouyaté et le président de la Commission CEDEAO Omar Alieu Touray. Les parties affichent un objectif partagé : formaliser la coopération dans un cadre juridique liant les deux entités.
Dernier développement — 17 avril 2026« À l'issue de la réunion du 17 avril, les parties ont affiché un objectif partagé : formaliser la coopération dans les meilleurs délais au sein d'un cadre juridique liant les deux entités. L'alliance demeurait dans un esprit d'ouverture. »
— Yessouan.ci, d'après le ministre burkinabè des Affaires étrangères Karamoko Jean Marie Traoré, 17 avril 2026
Section III — Les acteurs clés
Les médiateurs : qui sont-ils et que peuvent-ils faire ?
Lansana Kouyaté est un choix habile de la CEDEAO. À 75 ans, cet ancien Premier ministre de Guinée (2007-2008) et ex-secrétaire exécutif de la CEDEAO connaît intimement les arcanes de l'organisation régionale et les dynamiques sahéliennes. Sa nationalité guinéenne est un atout : la Guinée, elle-même récemment dirigée par une régime militaire et maintenant réintégrée dans la CEDEAO, représente un pont naturel entre les deux blocs. Il comprend les logiques des régimes militaires de l'intérieur.
Mais le choix du Togo comme lieu de la première réunion (17 avril 2026) n'est pas anodin. Faure Gnassingbé est le médiateur discret que tout le monde oublie de citer. Le Togo partage des frontières avec le Burkina Faso et est lié à lui par des intérêts économiques vitaux — le port de Lomé est la principale porte de sortie du Burkina enclavé. Le Président Gnassingbé a toujours maintenu des canaux ouverts avec Ouagadougou, Bamako et Niamey, même aux moments les plus tendus.
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Section IV — Les dossiers
Ce qui est sur la table : dossiers faciles, dossiers explosifs
La négociation CEDEAO-AES est un chantier à plusieurs étages. Certains dossiers sont relativement faciles à régler — ils font déjà l'objet d'un consensus implicite. D'autres sont politiquement explosifs et pourraient faire échouer tout l'édifice. Le tableau ci-dessous résume les principaux chantiers :
| Dossier | Position CEDEAO | Position AES | Difficulté |
|---|---|---|---|
| Libre circulation des personnes | Maintenir les droits acquis | Favorable — annoncé dès jan. 2025 | Facile |
| Coopération antiterroriste | Urgente et indispensable | Accord de mai 2025 — volonté affichée | Facile |
| Commerce des biens et services | Maintien du régime préférentiel CEDEAO | AES veut des accords bilatéraux — taxe 0,5 % sur non-membres (sauf UEMOA) | Moyen |
| Sort des agents CEDEAO / AES | Départ progressif des 135 agents d'ici sept. 2026 | Accepté en principe | Moyen |
| Contributions financières dues | L'AES doit ses cotisations 2024-2025 | Non reconnu comme obligation | Difficile |
| Transfert d'institutions régionales | Inventaire en cours | Revendication de souveraineté totale | Difficile |
| Monnaie : Franc CFA / Eco / Sahel | Invitation à rejoindre l'Eco 2027 | Volonté de quitter le CFA — monnaie sahélienne à terme | Très difficile |
| Retour dans la CEDEAO | Portes ouvertes | Retrait « irréversible » selon l'AES | Très difficile |
| Partenariat militaire (Russie vs Occident) | Inquiétude profonde | Souveraineté non négociable | Très difficile |
Section V — Les scénarios
Quatre scénarios pour l'avenir de l'espace ouest-africain
À partir des éléments disponibles en avril 2026, quatre scénarios se dessinent pour l'avenir des relations CEDEAO-AES. Ils ne sont pas exclusifs — certains peuvent se combiner ou évoluer l'un vers l'autre au fil du temps.
La CEDEAO et l'AES concluent un accord formel de coopération sur des domaines précis : libre circulation des personnes, sécurité antiterroriste, commerce préférentiel, santé, éducation. Deux organisations distinctes mais liées par un traité d'association. Modèle inspiré de l'accord Mauritanie-CEDEAO de 2017.
Scénario le plus probable — 2026-2027Après une période de transition et l'évolution des régimes politiques sahéliens (retour à des gouvernements civils), les pays de l'AES réintègrent la CEDEAO. Scénario possible à moyen terme si les régimes militaires organisent des élections et normalisent leurs relations avec la communauté internationale.
Scénario optimiste — horizon 2028-2030En l'absence d'accord global, les pays de la CEDEAO gèrent leur relation avec l'AES pays par pays, sur des dossiers précis. La Côte d'Ivoire avec le Burkina Faso, le Togo avec le Burkina, le Sénégal avec le Mali. Une mosaïque d'accords bilatéraux pragmatiques qui maintient la coopération sans traité cadre global.
Scénario réaliste — en cours partiellementLes négociations échouent, les tensions s'aggravent, les pays de l'AES s'isolent davantage avec leurs partenaires russes et turcs, la CEDEAO se restructure sans eux. Un mur invisible se dresse entre deux Afriques de l'Ouest aux trajectoires divergentes. Scénario catastrophe pour les peuples des deux blocs.
Scénario à éviter — risque réel si échec des négociationsPourquoi le scénario 1 est le plus probable
La réunion de Lomé du 17 avril 2026 a montré que les deux parties cherchent un cadre juridique commun — pas un retour dans la CEDEAO, mais pas non plus la rupture totale. L'Institut d'Études de Sécurité (ISS) avait prévu dès mai 2025 que « les interdépendances sécuritaires, migratoires et économiques sont assez fortes et imposent une collaboration raisonnée en dépit de leurs rivalités ». La taxe de 0,5 % de l'AES sur les importations des non-membres exempte l'UEMOA — signal clair que les pays du Sahel ne veulent pas se fâcher avec leurs voisins francophones immédiats. Et le fait que l'AES se soit déclarée « dans un esprit d'ouverture » à Lomé est le signe le plus encourageant depuis la rupture.
Section VI — Les obstacles
Ce qui peut faire échouer la réconciliation
6.1. La géopolitique des grandes puissances
Le partenariat militaire de l'AES avec la Russie (Africa Corps) est la ligne rouge la plus difficile à franchir. La CEDEAO, soutenue par la France, l'UE et les États-Unis, ne peut pas officiellement valider ce rapprochement. Mais depuis mars 2025, les États-Unis eux-mêmes ont relancé le dialogue avec le Mali, le Burkina Faso et le Niger sur la coopération sécuritaire — signal que Washington cherche à éviter une coupure définitive avec le Sahel. Cette « réalpolitique » américaine donne paradoxalement plus de marge de manœuvre à la CEDEAO pour engager le dialogue sans que cela soit perçu comme une capitulation face à Moscou.
6.2. La légitimité populaire des régimes militaires
Les trois chefs d'État de l'AES ont construit leur popularité sur le récit de la rupture avec la CEDEAO et avec la France. Accepter un rapprochement avec l'organisation régionale serait perçu par leurs opinions publiques comme un recul, voire une trahison. Ibrahim Traoré au Burkina Faso et Assimi Goïta au Mali ont particulièrement cultivé cette image de rupture totale. Tout accord devra donc être présenté comme une victoire de la souveraineté sahélienne — et non comme une capitulation devant la CEDEAO.
6.3. La fragmentation interne de la CEDEAO
La CEDEAO elle-même n'est pas un bloc homogène face à l'AES. Le Ghana de Mahama, qui qualifie l'AES de « réalité irréversible », a une position très différente du Nigeria ou du Sénégal. La Guinée-Bissau, suspendue après un coup d'État en novembre 2025, affaiblit la cohérence institutionnelle de l'organisation. L'ISS Afrique note que « la CEDEAO n'arrive pas à parler d'une seule voix » — alors que l'AES, au contraire, a harmonisé ses positions et adopté une stratégie de négociation commune.
« La perspective d'un cadre global CEDEAO-AES couvrant les domaines économique et sécuritaire reste pour l'instant peu probable. En cas d'impasse, la dynamique politique pourrait néanmoins aboutir à un nouveau modus vivendi régional ancré dans la réalpolitique. »
— Institut d'Études de Sécurité (ISS Afrique), mai 2025
Conclusion
Une réconciliation possible — mais à quel prix ?
La question posée en titre mérite une réponse honnête et nuancée. Une réconciliation totale — c'est-à-dire le retour du Mali, du Burkina Faso et du Niger dans la CEDEAO comme si rien ne s'était passé — est aujourd'hui hautement improbable à court terme. Les régimes militaires ont trop engagé leur légitimité dans le récit de la rupture pour reculer sans perte de face. Et les peuples sahéliens, qui ont souvent soutenu ces coups d'État, ne pardonneraient pas facilement un retour à la case départ.
Mais une coexistence organisée — un accord d'association qui préserve les acquis de la libre circulation, qui maintient la coopération sécuritaire face au jihadisme commun, qui régule le commerce transfrontalier — est non seulement possible, mais nécessaire. La réunion de Lomé du 17 avril 2026 a montré que les deux parties sont disposées à chercher ce cadre. C'est peu — mais c'est un début.
La balle est dans le camp de Lansana Kouyaté et de ses interlocuteurs sahéliens. Son mandat de trois mois — renouvelable — court jusqu'en juillet 2026. D'ici là, les négociations devront s'accélérer si l'on veut éviter que la dynamique de dialogue ne s'essouffle à nouveau. L'histoire de l'Afrique de l'Ouest se joue en ce moment même dans les couloirs discrets de Lomé, d'Abidjan, de Bamako et d'Abuja. Et comme toujours, c'est aux peuples — pas aux gouvernements — que reviendra le dernier mot.
« La coopération bilatérale ad hoc est une réponse réaliste aux urgences sécuritaires entre voisins. Les interdépendances sont trop fortes pour que la séparation soit totale. Un nouveau modus vivendi est possible — et nécessaire. »
— ISS Afrique — Institut d'Études de Sécurité, analyse de la réalpolitique ouest-africaine, 2025
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Sources et références
- Yessouan.ci — « AES-CEDEAO : dialogue relancé à Lomé le 17 avril 2026 », 17 avril 2026. (source principale)
- Maliactu.net — « CEDEAO tend la main à l'AES : une nouvelle tentative de dialogue », avril 2026.
- Pravda Niger / Mali — « La CEDEAO nomme Lansana Kouyaté négociateur en chef auprès de l'AES », mars 2026.
- ISS Afrique — « La Realpolitik peut-elle relancer la coopération régionale en Afrique de l'Ouest ? », mai 2025.
- TRT Français — « La rupture entre la CEDEAO et l'AES entre dans sa phase finale », juillet 2025.
- Wikipedia (fr) — « Alliance des États du Sahel », mise à jour avril 2026.
- PASAS-MINKA — « Les relations entre l'AES et la CEDEAO : état des lieux et perspectives ».
- ONU Info — Conseil de sécurité sur l'Afrique de l'Ouest, novembre 2025 (Omar Alieu Touray).
- Jeune Afrique — « Alliance des États du Sahel : actualités et analyses », 2025-2026.
- Security Council Report — « West Africa and the Sahel Monthly Forecast », novembre 2025.